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3 questions à Nicolas Floc’h

 © Isabel Segovia

 

Depuis 30 ans, l’artiste Nicolas Floc’h exploite le potentiel de la photographie sous-marine pour découvrir de nouveaux imaginaires artistiques. Ses photographies révèlent une perception sensible de la nature, de la biodiversité et des phénomènes écologiques.

L’artiste a effectué une résidence de dix jours dans l’estuaire du Tage à l’été 2022, suivie d’une résidence à Arquipelago – Centre d’art contemporain des Açores en 2023, dans le cadre de MaisFRANÇA. L’exposition Mar Aberto présentée jusqu’au mois d’août au MAAT,  montre le résultat de cet important travail poétique d’une grande maîtrise technique et esthétique.

Nous avons posé 3 questions à Nicolas Floc’h.

 

 

  1. La notion de « productif » est très présente dans votre œuvre depuis 2010, avec les séries « Ecriture productives », « Structures productives » et « Paysages productifs. » Beaucoup des œuvres exposées au MAAT sont issues des deux dernières séries. Pourriez-vous expliciter ce que vous entendez par cette notion de « productif » ?

La notion de productif renvoie ici à la productivité des écosystèmes, c’est-à-dire à la capacité du vivant à produire. Il ne s’agit pas de production industrielle ou humaine : la productivité est avant tout liée à des cycles naturels, au vivant ou au non-vivant, et non pas à une relation économique au monde. Utiliser le terme de « productif » n’est pas une provocation, mais c’est un moyen de replacer les choses là où elles doivent être.

Tout est parti d’un jeu avec la première série, les « Ecritures productives, » où le mot produisait ce qu’il désignait : par exemple on a écrit le mot « tomate » avec des plants de tomates. Entre avril et septembre, le mot a produit de dix à vingt-cinq kilos de fruits par semaine.

Les « Structures productives » sont une série de photographies sur les récifs artificiels. Ce sont des éléments souvent construits en béton, placés au fond de l’océan pour que le vivant s’en empare. La première couche d’organismes qui se dépose est appelée « fouling, » mais ce n’est qu’une première étape, très vite un écosystème se met en place. De même, les « Paysages productifs » montrent la capacité des écosystèmes à produire du vivant, un paysage est un assemblage dynamique.

 

 

  1. Votre travail explore les océans et révèle ce que seuls les plongeurs connaissent : les profondeurs, avec ses couleurs invisibles et ses architectures sous-marines. Cela crée un nouveau rapport entre le visiteur et l’océan, un rapport « scientifique » mais aussi très sensible : la mer est « ouverte », comme dit le titre de votre exposition au MAAT. Est-ce que dans cette tension, vous cherchez aussi à « éveiller les consciences écologiques » ? Est-ce que vous diriez que votre œuvre a aussi une dimension politique ?

Il faut nuancer cette idée de « rapport scientifique. » Mon travail apporte une perception de certains phénomènes, mais la science n’a pas le monopole de notre compréhension de notre environnement : elle est un moyen de mieux saisir les choses, mais faire référence à la science, parmis d’autres savoirs, ne fait pas pour autant des oeuvres des objets scientifiques.

Ce qui m’importe, c’est avant tout une relation sensible, que la science peut nous aider à atteindre, mais que beaucoup de peuples ont ou avaient par expérience et par contact direct avec l’environnement. C’est une perception moins cloisonnée et analytique que la perception scientifique, qui peut éluder un ensemble d’éléments de l’ordre de la sensation ou non mesurable.

Plus qu’une « prise de conscience écologique », le travail consiste à essayer de dire où on habite, car notre habitat n’est pas notre maison : c’est avant tout une planète, un écosystème qui a une dimension océanique. L’océan en occupe même l’espace principal avec ses 3800 mètres de profondeur moyenne. Je cherche donc à penser le territoire à partir de l’océan, car sans lui, on ne pourrait pas habiter la Terre.

Or dans les arts et notamment dans la photographie, on se limite souvent à la surface, mais il est essentiel de donner une place aux paysages sous-marins, ses couleurs et ses architectures. Bien sûr, la vision du plongeur est limitée par la masse de l’eau, mais c’est la même chose en forêt où les arbres limitent la perspective, ou dans un paysage urbain. Il faut que les représentations photographiques de l’océan soient plus diversifiées, et non pas limitées à des représentations animalières ou anthropocentrées. Faire rentrer le sous-marin dans les institutions muséales, c’est déjà un acte politique.

A travers mes photographies, je cherche aussi à conserver une mémoire de ces paysages, ou plutôt à la créer. Comme on n’a presque pas d’images panoramiques des fonds marins des côtes française, ou du moins de série conséquentes et organisée, ces photos constituent un état zéro des représentations de cet environnement et des typologies de paysages. C’est aussi parce que j’ai déjà observé des transformations que je mène ce travail, pour donner une existence aux paysages à un instant donné, établir un référent au-delà de la dimension magique et mystérieuse qu’offre ces étendues paysagères inconnues du plus grand nombre.

 

 

  1. Vous avez passé beaucoup de temps au Portugal, et notamment dans les Açores où vous avez fait une résidence en 2023. Pourriez-vous nous en dire quelques mots, nous parler des fonds marins des Açores par exemple, de ses spécificités ?

Les paysages sous-marins sont extrêmement différents selon les régions. En Bretagne par exemple, on a le sentiment de voir de véritables « forêts tropicales » : les paysages sous l’océan en zone tempérée ont l’exubérance de paysages tropicaux. En un sens, les forêts d’algues bretonnes pourraient faire penser à ce que sont les Açores à la surface.

Le paysage sous-marin aux Açores en revanche est très minéral et assez peu exubérant. Les scientifiques n’ont pas d’explications arrêtées à ce sujet, sinon que les Açores sont des îles isolées et assez jeunes, et sous l’océan, même si la colonisation est très rapide, il faut du temps pour  créer une vraie diversité.

 

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