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3 questions à la philosophe Myriam Revault d’Allonnes

Interview

Figure majeure de la philosophie politique française des 40 dernières années, Myriam Revault d’Allonnes est professeure à l’École pratique des hautes études. Autrice d’une œuvre riche et dense, elle a développé une réflexion sur la démocratie, le lien politique et n’a eu de cesse de s’interroger sur ce qui fonde notre être politique, notre socle commun ainsi que sur la manière de faire communauté politique.

A l’occasion des commémorations du cinquantenaire de la Révolution des œillets, Myriam Revault d’Allonnes sera présente au Portugal en avril et donnera une série de conférences à Lisbonne, Porto et Évora.

  • 16.04.2024 – 18h – Présentation du livre « La Faiblesse du vrai. Ce que la post-vérité fait à notre monde commun »  et échanges avec António Guerreiro  – Librairie Almedina Rato – Lisbonne
  • 18.04.2024 – 18:00 – “Et si l’on parlait de … Démocratie”- Échange avec Patrick Boucheron et Victor Pereira – Nouvelle Librairie Française – Lisbonne
  • 19.04.2024 – Intervention à l’Université d’Évora
  • 22.04.2024 – Intervention à l’Université de Porto

Nous lui avons posé 3 questions.

 

1- Chère Professeur Revault d’Allonnes, pourriez-vous nous dire sur quoi portent vos réflexions philosophiques ?

Mes recherches et mes travaux portent essentiellement sur la philosophie éthique et politique.   Je me sens proche des perspectives de Merleau-Ponty, Hannah Arendt, Claude Lefort et Paul Ricoeur, pour ne citer que quelques grands penseurs contemporains. J’ai consacré mes premiers ouvrages à la question du mal – et surtout du mal politique – notamment à l’épreuve des expériences totalitaires du XXe siècle. Je me suis ainsi interrogée sur la notion de « banalité du mal » (avancée par Hannah Arendt lors du procès Eichmann en 1962) et sur la question du « sens de l’humain » entendu comme capacité d’échanger des expériences. Puis, en m’attachant aux ressources de résistance que nos sociétés démocratiques pouvaient opposer à la réalisation du mal, j’ai abordé les problèmes liés aux expériences contemporaines et aux remaniements conceptuels qui les travaillent et les transforment. J’ai ainsi publié un certain nombre d’ouvrages sur la notion d’autorité, sur la question de la crise et des nouvelles temporalités, sur les modalités de la représentation et, plus récemment, sur la post-vérité. Dans mon travail, j’accorde une place décisive aux affects politiques, aux sensibilités collectives et aux dispositions subjectives que les individus entretiennent notamment à l’égard du mode d’existence démocratique.

 

2- Dans votre ouvrage La faiblesse du vrai, publié au Portugal sous le titre La verdade fragil (Ed. 70, 2018) vous écrivez que les fake news représentent un vrai danger pour la démocratie et le vivre-ensemble. Pourriez-vous nous expliquer pourquoi ? En d’autres termes, qu’en est-il du mépris de la réalité des faits et de l’interprétation de ceux-ci dans la construction des sociétés démocratiques ?

Mon ouvrage, La faiblesse du vrai, est une réflexion sur la question de la post-vérité qui a envahi l’espace public depuis le Brexit et l’élection de Trump à la présidence des Etats-Unis en 2016. La prolifération des fake news ne représente qu’un aspect du problème. L’essentiel est que la vérité elle-même est devenue secondaire, hors de propos, voire caduque. Elle n’a plus d’effet sur le réel. La post-vérité n’est pas le mensonge : celui-ci dénature, tronque, nie la vérité mais il ne l’abolit pas.  Or la post-vérité détruit la différence entre le vrai et le faux, elle rend la vérité elle-même insignifiante.  Les fake news – qui se propagent de manière virale sur internet et les réseaux sociaux – en sont la manifestation et le révélateur.  Le plus préoccupant, c’est l’atteinte portée aux conditions du débat dans l’espace public. La post-vérité, qui a surgi dans les sociétés démocratiques, exposées en permanence à la dissolution des repères de la certitude, à la tentation du relativisme et à la transformation des « vérités de fait », bat en brèche l’exercice du jugement critique fondé et appuyé sur la réalité des faits. On en vient à soutenir n’importe quelle « opinion », peu importe qu’elle soit ancrée sur des faits incontestables. La nouveauté du phénomène ne tient pas seulement à la transmission « virale » des informations mais au fait qu’il porte atteinte à notre « monde commun », aux opinions, aux jugements et aux expériences sensibles que nous pouvons partager avec les autres. Car les sociétés démocratiques sont avant tout des sociétés où peuvent s’exercer ce débat et ce partage.

 

3- Dans Ainsi meurt la démocratie (Ed. Mialet/Barrault, 2022), un tout récent ouvrage, constitué d’échanges épistolaires entre vous et Chantal Delsol, vous revenez sur le thème de la fragilité démocratique, que vous distinguez d’une supposée faiblesse inhérente de la démocratie moderne. Pensez-vous que les sociétés démocratiques passent, ces dernières années, par un moment d’extrême fragilité ?

Le thème de la fragilité démocratique est selon moi est un enjeu essentiel surtout au moment où, depuis des années, les démocraties sont en crise et se voient menacées par la montée en puissance des régimes autoritaires. Mais elles sont aussi ébranlées de l’intérieur par la défiance croissante des citoyens à l’égard de leurs représentants, par le déficit de légitimité qui touche les institutions, par la désaffection à l’égard de la chose publique. Toutes ces difficultés favorisent effectivement les dérives autoritaires au prétexte que la démocratie est trop faible, trop lente, peu efficace pour répondre à l’urgence des problèmes. Mais si la démocratie est aujourd’hui en crise, ce n’est pas en raison de son impuissance et de sa faiblesse « naturelle », c’est parce qu’elle ne fait plus droit à la dynamique qui la nourrit et la fait vivre, c’est parce qu’elle manque à la capacité d’invention et à la puissance d’ébranlement qui font d’elle un champ indéfiniment ouvert. Ce n’est ni une défaillance ni un signe négatif : cela signifie que le débat démocratique est sans conclusion définitive, que ses résultats ne sont jamais acquis une fois pour toutes car il est soumis en permanence à l’épreuve de la discussion. La démocratie rejoue sans cesse des enjeux fondamentaux liés à des choix, à des valeurs et à des préférences. L’invention perpétuelle est la norme de la démocratie : elle est ce qui fait à la fois sa grandeur et sa fragilité.

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